La nuit, après la nuit.

 

 

 « Mais depuis quand la nuit dure-t-elle?

Depuis quand ? Qui le dira ? Qui le saura jamais ?»

Guy de Maupassant. La nuit. 1887

 

 

 

S'agit-il d'un songe qui ne se termine pas ou bien le constat d'un monde plongé dans l'obscurité? Y auraient-ils des indices qui nous permettraient d'entrevoir les contours d'un horizon, d'un récit, d'un souvenir?

 

L'ensemble des peintures que présente Olivier Daquin dans sa deuxième exposition personnelle à la NeC galerie invitent à la contemplation, c'est-à-dire à cet instant où le corps entier est suspendu et regarde.

Dénuées de présences humaines, les toiles aux textures profondes et sensuelles, ici rassemblées, évoquent des fragments d'un monde organique allant du microscopique au cosmologique.

Des formes, certaines floues, d'autres plus détaillées se dévoilent et rythment la composition. D’autres encore, plus abstraites, laissent croire à une superposition de corps. Les marges fondues enveloppent ces visions comme pour étendre la vue plus encore, laisser deviner ou oublier le hors champs.

Plus loin, des contours se précisent et dévoilent peu à peu la silhouette d'un paysage et l'aura bleue d'un ciel aux mille couleurs. L'image apparaît comme par magie. Un lieu, mais lequel ? « Peu importe », selon l'artiste, « pourvu que le belvédère puisse ouvrir et laisser errer mon imaginaire. A moi de rendre la sensation »

Peindre la nuit est-ce alors se rapprocher de ce qui ne se perçoit pas le jour ?

 

Olivier Daquin cherche la lumière, une matière qu'il connaît bien avec laquelle il compose en peinture comme au fusain.

Le noir du charbon lui permet de faire apparaître les reflets d'un soleil aveuglant ou le négatif d'une image perdue. Il sculpte et creuse dans l'épaisseur visuelle mais finalement l'obscurité ne l'est jamais tout à fait ; depuis les arrières plans presque noirs se révèlent les lueurs, les éclats, les survivances.

 

En peinture, le geste est plus tendu et intervient dès le premier contact avec le support: « je peins debout pour impliquer mon corps et rester dans un rapport tridimensionnel : le point de vue »

Un son perceptible est accentué par nos sens en éveil face aux mouvements indicibles d'une flore fragile et puissante à la fois.

« La nuit n'aveugle pas, elle permet au contraire de démultiplier notre champs, de percevoir, d'approcher lentement, de caresser. La nuit, après la nuit, c'est un horizon infini.

 

Le point de vue de l’artiste devient alors le nôtre et nous le suivons dans cette nuit qui promet d'être longue.

 

                                                                        Emile. G. Hersch

Soudain le jour disparaîtra

 

J’élabore ma toile comme on matérialise un rêve
Je m’efforce de laisser une place à l’imaginaire, au fantasme.
L’ombre tapisse l’espace de la toile ou du papier sur lequel je travaille
Je m’interroge alors pour savoir où et comment s’opère le basculement entre le jour et la nuit et comment il me serait possible à saisir ce passage.
Quelques fois dans mes œuvres ces deux temps se télescopent et se heurtent au surgissement d’un accident qui apparaît avant tout dans ma pensée, puis à travers une rencontre d’images émanant de tous horizons.
Cet accident se révèle ensuite par la matière de la peinture sur la toile ou du fusain sur le papier.
À ce jour, le clair obscur est ce qui me permet d’exprimer au mieux cette pensée,
Ma peinture exprime l’attente, le jaillissement de la lumière ou la déclaration d’un moment.
Rien ne peut prévoir la teneur de cette révélation, mais cette attente permet de pressentir les frontières entre l’ombre et la lumière.

Olivier Daquin
If you couldn’t see me

Texte de Julie Crenn

Les peintures à l’huile et les dessins au fusain d’Oliver Daquin nous plongent dans un univers cinématographique nourri de troubles, de mystères et de fantasmes. L’artiste peint et dessine d’après des images fixes prélevées au creux de films. Les images sont stoppées dans leurs mouvements, dans leurs histoires, privées de leurs contextes elles sont comme suspendues dans le temps. Olivier Daquin travaille par séries, un même motif est envisagé selon différents angles : une femme vue de dos, une paire d’escarpins, des mains, un visage masqué. « Le travail suggère la puissance d’une absence quasi obsessionnelle qui apparaît alors comme un leitmotiv dans l’œuvre. » S’il s’appuie sur les points de vue du réalisateur et du metteur en scène, l’artiste procède à une sélection exigeante des motifs. Hors cadre, hors scénario, l’image est dotée d’une nouvelle dimension. L’ensemble des peintures génère de nouvelles histoires et un nouveau rapport pictural. Au départ, Olivier Daquin peignait sur papier, ses gestes étaient rapides et libres. À la toile, trop meuble et trop souple, il préfère la rigidité et la présence du bois. Le medium est aussi un clin d’œil à l’histoire de la peinture européenne, une inscription dans une tradition. L’artiste engage un processus de transposition d’une image, de l’écran vers le bois ou le papier. « Elle n’est plus une lumière projetée sur un écran. » Il peint en deux étapes : à la surface du bois, il peint une première esquisse, le trait est enlevé et immédiat ; puis, il revient sur le dessin, couche par couche. Il passe ainsi d’un dessin libre à un travail de peinture plus méticuleux et plus astreignant.

À l’occasion de sa première exposition personnelle, il a fait le choix de ne pas présenter une série, mais plutôt d’opérer à une sélection d’œuvres qui reflètent la complexité et la pluralité d’un imaginaire. Le titre, If you couldn’t see me, est celui d’une chorégraphie minimaliste de Trisha Brown réalisée en collaboration avec Robert Rauschenberg. La danseuse effectue ses pas et ses mouvements dos au spectateur. Elle ne se donne pas totalement à voir, son visage et son regard sont rendus insaisissables. Une tension et une dimension mystérieuse qu’Olivier Daquin a souhaité retenir dans son travail. Le corps y apparaît fragmenté, à la limite du cadre. « Un dos, un visage abîmé, souillé, des mains ou des pieds liés, le corps ne semble jamais vouloir se révéler en entier et au contraire suggérer un lien puissant avec un autre espace, un ailleurs celui cher au cinéma : le hors-champs. » L’artiste attache une importance particulière au travail du clair-obscur, au traitement des matières, des vêtements, de la chair et de la chevelure de ses figures. Il développe alors une sensation tactile, « on pense alors que l’absence si présente n’est autre que l’impalpable érotisme, cet obscur objet du désir. » L’histoire du film lui importe peu, il ne souhaite pas d’ailleurs donner les titres, privé de ces indices, le regardeur entre dans la peinture. L’auteur et l’origine des images n’ont aucune incidence sur ses choix et sur le traitement des images. Il retient les couleurs, les motifs et les ambiances d’images fantasmagoriques, sensuelles et énigmatiques. Les peintures représentent de nouveaux espaces de projection pour le regardeur qui peut reconstituer la trame d’un scénario imaginaire.